Les Chauves-souris ou Chiroptères

Jusqu’à présent, dix-huit espèces de chauves-souris ont été trouvées au moins-une fois en Wallonie. Deux d’entre n’ont jamais été présentes que de manière accidentelle. Toutes les autres sont ou étaient régulièrement observées.En dépit de légères différences, leur écologie comportementale présente de grandes similitudes :

  • Toutes nos espèces de chauves-souris se nourrissent principalement d’insectes qu’elles attrapent au vol ;
  • Toutes passent la mauvaise saison en léthargie dans des abris souterrains ou dans des arbres creux ;
  • En été, la plupart se rassemblent en colonies de mise bas situées dans des grottes, dans des greniers ou dans des arbres creux ;
  • Leur longévité est élevée, leur taux de mortalité est faible et leur potentiel reproducteur peu important ;
  • Elles effectuent des déplacements saisonniers entre quartiers d’hiver et d’été, mais généralement les distances parcourues sont petites, de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres.

chauve-souris

Aperçu général

Les principales espèces de chauves-souris de Belgique sont connues depuis bien longtemps mais le baguage ne date que de 1939 et ne s’est véritablement développé qu’à partir de 1945, juste après la guerre. Le statut actuel des différentes espèces ne peut donc être apprécié que par comparaison avec des données relativement récentes. À Villers-la-Ville, on constate la lente diminution des chauves-souris au fil des ans et la disparition du Petit Rhinolophe, du Grand Murin, de la Barbastelle et de la Sérotine commune. Dans une carrière d’Eben, il est fait état de la disparition du Grand Murin, du Petit et du Grand Rhinolophe.

Il y a une diminution globale des effectifs et l’extrême raréfaction des rhinolophes, du Grand Murin et du Vespertilion des marais.

En ce qui concerne plus particulièrement la Barbastelle, il y a une régression dans l’Entre-Sambre-et-Meuse. Présente dans au moins 18 localités différentes avant 1960, elle n’a plus été retrouvée depuis lors dans la région qu’en trois occasions.

Figure 1: Barbastelle

Si l’on examine la situation des différentes espèces à l’étranger on peut se rendre compte que la Wallonie connaît exactement le même phénomène que les régions voisines mais que sa situation reste un tant soit peu meilleure que celle des Pays- Bas ou de l’Allemagne fédérale. Peut-être est-ce dû à l’abondance des cavités de la région calcaire (Condroz, Famenne).

Nous n’avons cependant aucune raison d’être rassurés, car des seize espèces faisant partie de la faune habituelle, sept au moins sont gravement menacées à plus ou moins court terme. La précarité du statut de toutes ces espèces à travers l’Europe entière fut sans doute la raison déterminante de leur inscription à l’annexe 2 de la-convention de Berne (la Pipistrelle commune figure toutefois à l’annexe 3).

Figure 2: Pipistrelle

Facteurs de risque

Les chauves-souris sont peu fécondes, n’ayant généralement qu’un jeune par an, parfois deux; leur longévité est exceptionnellement grande pour de si petits mammifères : on a retrouvé grâce au baguage, des individus de différentes espèces âgés de plus de 15, voire même de 20 ans. Leur espérance de vie est également élevée : de l’ordre de 4 à 5 ans pour les petits vespertilions. Les chauves-souris sont donc très loin des hamsters qui ont une espérance de vie dans la nature de maximum un ou deux ans. Par contre en captivités les hamsters peuvent vivre jusque 3 ans voire 4 ans si on est chanceux Un sacré rongeur donc !. Leur organisation sociale est complexe et les mises bas ont généralement lieu en colonies reproductrices composées des seules femelles accompagnées dans certains cas de quelques rares mâles. Parfois, ces colonies comprennent des individus appartenant à plusieurs espèces, à tel point qu’il est permis de parler d’associations véritables. À l’intérieur de ces « nurseries», l’élevage s’effectue en communauté ; les jeunes sont pris en charge par la collectivité des femelles allaitantes et pas nécessairement par leurs mères respectives. Ce système permet d’augmenter les chances de survie du jeune dont la mère disparaît après la mise bas (accident, prédation, mortalité naturelle…) et compense de la sorte la faible fécondité des chiroptères. Enfin, si quelques espèces ont un comportement migratoire indéniable, telle la Noctule et le Vespertilion des marais, la plupart des chiroptères n’entreprennent pas de longues migrations, changeant simplement de quartiers entre hiver et été et n’effectuant pour cela que des déplacements de faible ampleur.

Les chauves-souris, étroitement adaptées à des conditions écologiques particulières, sont très vulnérables à toute modification de leur environnement entraînant une augmentation du taux de mortalité. En effet, elles ne peuvent réagir à cet excès de mortalité en promouvant leur taux de croissance. Il n’est donc pas surprenant que les chauves-souris, disparaissent à une allure aussi inquiétante tant leurs habitats sont menacés, et tant les interférences entre leurs exigences écologiques et les activités humaines sont nombreuses.

Les destructions volontaires

Les chauves-souris, mammifères de la nuit, pour d’aucuns, mi- oiseaux, mi-souris, ont de tout temps intrigué les gens. Dans l’imagerie populaire médiévale, la Chauve-Souris, animal mystérieux, accompagne les sorcières et les loups-garous. Encore maintenant lorsque le diable est représenté, ne l’affuble-t-on pas d’ailes de chauve-souris? On ne doit dès lors pas s’étonner que ces animaux aient fait l’objet de persécutions. À Nismes (Couvin), Pinon relate que le jour de la Chandeleur avait lieu une chasse aux bêtes de mauvais augure : les jeunes allaient embrocher les chauves-souris qu’ils trouvaient dans les galeries des anciennes mines. Les chauves-souris étaient jadis clouées vives sur les portes des granges et remises pour écarter la pluie (Bouillon), pour conjurer le malheur (Bouillon, Mons) ou pour éloigner les sorcières (Wallonie). Malheureusement, ces pratiques superstitieuses ne sont pas complètement abandonnées de nos jours.

Lorsque des maternités sont établies dans les greniers de maisons habitées, le bruit et les odeurs incommodent souvent les propriétaires qui cherchent alors à déloger ces locataires imprévus. Il arrive qu’ils prennent des précautions pour éviter de nuire aux animaux, soit qu’ils les capturent pour les transplanter ailleurs (c’est un moindre mal, car les chauves-souris supportent très mal ces déportations : les expériences de dépaysement massif se sont souvent soldées par des catastrophes, soit qu’ils attendent leur départ avant d’obturer les passages utilisés par les animaux (c’est de loin la meilleure solution). Tous les propriétaires n’ont hélas pas toujours cette patience et certains exterminent purement et simplement toute la colonie ; ainsi, 90 chauves-souris ont été tuées au cours de l’été 1981 dans un grenier de Welkenraedt. Pareille issue est probablement plus fréquente qu’on ne l’imagine.

Le vandalisme pur et simple est aussi responsable de la disparition de certaines colonies. Bien qu’il soit souvent le fait de gosses mal informés, rapporte cependant le cas d’une grotte de l’Ariège où les chauves-souris ont été tuées au fusil de chasse !

Enfin, nous devons souligner l’influence néfaste des prélèvements abusifs de chiroptères qui ont été réalisés dans le but de fournir du matériel d’expériences à certains laboratoires ou d’étoffer les collections des musées. On signale la disparition presque totale des chauves-souris dans plusieurs localités françaises où ont été réalisés de tels prélèvements, trop importants et trop fréquents. En Belgique, des récolteurs hollandais ont été récemment surpris dans une de nos rares réserves naturelles à chiroptères et, il y a quelques années, le centre belge de bague- ment des chiroptères faisait circuler un formulaire demandant aux bagueurs de prélever et d’envoyer à Bruxelles les Vespertilions à moustaches qu’ils trouvaient.

La destruction des gîtes estivaux et des quartiers d’hibernation

Chauve souris qui dort

Les chiroptères utilisent au cours de l’année deux ou trois types de gîtes. C’est un des points essentiels de leur écologie. En hiver, la plupart des espèces recherchent des abris souterrains : grottes naturelles, anciennes galeries d’extraction, caves humides, celliers, glacières. Ces milieux leur offrent des conditions idéales pour l’hibernation : fluctuations thermiques amorties et humidité relative élevée (85-100%) empêchant une trop grande déperdition d’eau. Malgré leur grande ressemblance, ces milieux ne sont pas utilisés de la même façon par les différentes espèces. Celles-ci ont en effet des exigences microclimatiques précises qui peuvent d’ailleurs évoluer au cours de la période. Noctule, Pipistrelle et Sérotine se trouvent cependant assez rarement sous terre et hibernent de préférence dans des arbres creux (Noctule) ou dans des fissures des vieux murs, derrière des volets (Pipistrelle) ou parfois à l’entrée de certaines grottes (Pipistrelle, Sérotine).

En été, la plupart des espèces choisissent pour mettre bas les greniers ou les espaces libres situés sous les combles des bâtiments. Toutefois, certaines grottes sont renommées pour leurs colonies reproductrices comptant parfois plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’individus. La Noctule, les Vespertilions de Bechstein, de Daubenton et de Natterer établissent souvent leurs nurseries dans des arbres creux alors que la Barbastelle préfère les murs en ruines et que le Vespertilion de Daubenton utilise aussi les interstices des murs construits à proximité de l’eau. Les chauves- souris sont en outre très fidèles aux gîtes où elles hibernent et à ceux où elles passent l’été, comme en témoignent les nombreuses recaptures réalisées à l’endroit où ont été effectués les baguages. Souvent même, un individu donné occupe d’un hiver à l’autre le même emplacement précis. Ce trait comportemental explique que les conséquences de la perte d’une cavité ou d’un gîte particulier soient si graves pour les chauves-souris qui l’habitent, surtout si elles ne disposent pas dans les environs immédiats de gîtes de remplacement. Or, ces habitats disparaissent à une allure inquiétante ; de 1927 à 1980, 60 des 175 grottes, souterrains et galeries du Zuid Limburg ont disparu : 47 sont définitivement perdues suite à une mise en exploitation (carrières à ciel ouvert), à leur comblement ou à la fermeture de leur accès et 13 autres sont utilisées à des fins récréatives (expositions, aquarium, salles de fête…). De plus, 7 sont menacées par la culture des champignons et 13 par l’extension ou l’ouverture de carrières. En 50 ans, la moitié des cavités souterraines de cette région, dont l’importance pour l’hibernation des chauves-souris du nord-ouest de l’Europe est primordiale, a donc été perdue irrémédiablement. Les cimenteries ont englouti en 1947 le labyrinthe sud de la Montagne Saint-Pierre à Maastricht. Cette grotte hébergeait environ 30 % de la population de chiroptères du Zuid Limburg et 71 % de la population de Myoîis myotis ! En Belgique, il y a plusieurs cas de grottes ou de galeries remarquables pour leurs chauves-souris menacées de la sorte par les carrières. L’influence est néfaste de la transformation des anciennes carrières de tuffeau en champignonnières. En effet, préalablement à toute culture, la cavité est gazée ou bien ses parois sont aspergées d’insecticides. Enfin, de nombreux « trous » sont comblés par des immondices dont la production va croissant et dont la gestion pose de plus en plus de problèmes. Lorsqu’elles n’obturent pas complètement l’entrée, leur fermentation ou leur combustion produisent des gaz qui chassent les animaux. La situation est particulièrement grave puisque plus d’un quart des 1.600 sites karstiques répertoriés actuellement en Belgique — en fait presqu’uniquement en Wallonie — sont polluées par des immondices ou des écoulements d’eaux usées.

 

La suppression des vieux arbres, malades ou défectueux (arbres creux) de même que la pratique de révolutions forestières à période courte ont pour effet de limiter sévèrement les possibilités d’hébergement de nombreuses chauves-souris. Les Noctules, strictement arboricoles été comme hiver, souffrent d’une compétition de plus en plus âpre avec les oiseaux cavernicoles également à la recherche des cavités. D’autres espèces telles que les Vespertilions de Bechstein, de Daubenton et de Natterer, les Pipistrelles, les Oreillards et la Barbastelle souffrent aussi de la disparition des arbres creux. Il arrive que des colonies entières soient anéanties pendant le bûcheronnage : il a été compté 149 noctules dans un seul arbre abattu au cours de l’hiver 1963 !

 

Enfin, les chiroptères qui habitent les bâtiments anciens ne trouvent plus dans les constructions neuves, où le béton est roi, les fissures, recoins et cavités qu’ils affectionnent. D’autre part, les ruines (maisons abandonnées, vieux moulins, vieux ponts de pierre, vieilles granges) fort favorables à ces mammifères sont détruites plutôt qu’entretenues. Les restaurations d’immeubles sont parfois préjudiciables aux chauves-souris surtout si elles impliquent l’obturation des accès aux greniers et faux greniers. Il y a eu la perte d’un gîte à Pipistrelles à Neuville en Condroz (262 animaux en août 1981 I) suite à l’obturation des ouvertures qu’elles utilisaient pour accéder au faux grenier.

 

Les dérangements

 

Au cours de l’hibernation, le métabolisme des chauves-souris même s’il est faible, reste actif. Les réserves graisseuses accumulées à l’automne sont en effet progressivement consommées à un taux qui, en conditions normales, se situe aux environs de 0,1 à 0,2% du poids de l’animal par jour.

 

Une Chauve-Souris en hibernation reste sensible à des modifications en apparence légères de son entourage immédiat. Le bruit, l’augmentation même faible du taux de C02 due à la combustion des lampes à carbure ou tout simplement à la respiration humaine peuvent entraîner le réveil des animaux, surtout s’ils se trouvent dans des galeries étroites et peu ventilées. Physiologiquement, des réveils intempestifs sont insupportables pour ces hibernants : chaque réveil demande en effet une quantité d’énergie assez importante que l’animal doit puiser dans ses réserves. Si celles-ci sont trop souvent sollicitées au cours de l’hiver, la Chauve-Souris risque de mourir d’épuisement.

 

En 1948, on remarquait déjà l’impact négatif des dérangements sur la population de chiroptères de certaines cavités. Il s’agit même du facteur essentiel de disparition des chauves-souris. Ces perturbations sont d’origines diverses et leur effet est difficile à estimer. Tourisme souterrain, spéléisme de masse et baguage en sont les principaux responsables.